Nous sommes submergés par un déluge constant d’images générées par l’intelligence artificielle, au point qu’un besoin vital de preuves humaines émerge. Face à cette saturation, comment les créatifs, les marques et les artistes réagissent-ils ? Une nouvelle bataille culturelle s’engage, redéfinissant notre paysage visuel à travers des œuvres qui se veulent lisibles, incarnées et parfois rugueuses.
1. La revanche de l’humain : le « beau moche » et l’anti-perfection
Devant l’esthétique lisse et parfaite de l’intelligence artificielle, nous constatons une montée de ce que nous appelons en agence « l’anti-slop ». Mais qu’est-ce donc ? Le slop, c’est tout simplement un contenu IA de mauvaise qualité. L’anti-slop ? Une contre-culture visuelle qui rejette activement le contenu médiocre généré par l’IA.
Cette approche se traduit donc par une recherche délibérée d’imperfections : le grain, les accidents photographiques et les visages moins lisses sont réintroduits pour insuffler de la vie.
Mais attention, ne vous méprenez pas, ce rejet n’est en rien un retour en arrière. Au contraire, il s’agit de jouer avec les nouvelles technologies dont nous disposons, comme par exemple apprendre à nos LLM à faire des erreurs, à repérer des failles. Comment ? Cela, c’est la secret sauce POP… Néo création, Beautiful Ugly comme le nomment certains, a pour objectif de transformer le défaut en une nouvelle forme d’authenticité et d’appétence.
La confrontation entre les films de Noël de Coca-Cola (entièrement IA) et celui d’Apple (« A Critter Carol ») illustre parfaitement ce rejet. Comme le souligne Denis Deschamps, le lapin d’Apple est « tellement moche qu’il est forcément fait à la main », prouvant que l’imperfection est redevenue un gage d’humanité.
2. La consolation par la couleur : le retour d’une pop culture joyeuse
À contre-courant de l’esthétique brute et imparfaite, une autre tendance majeure émerge : celle de la réassurance par la simplicité. Face à un contexte social tendu et à une fatigue informationnelle généralisée, de nombreuses marques optent pour une approche radicalement simple, colorée et lisible. Une nouvelle « culture populaire joyeuse » qui nous parle ici encore plus que les autres…
Simple, colorée, facile à lire et positive, conçue pour toucher un large public. Cette approche fonctionne car elle offre une forme de refuge visuel. En misant sur la clarté et l’optimisme, les marques recréent un lien immédiat, proposant un imaginaire collectif rassurant face à la complexité ambiante. Deux réponses culturelles distinctes à un même vertige : celui des images devenues infinies.
3. L’IA en coulisses : un outil omniprésent mais de plus en plus invisible
Il ne s’agit cependant pas d’un rejet total de l’IA. Selon Pauline Rayé et Adrien Alluin, respectivement créative et content manager au sein de l’agence POP FOR YOU, l’intelligence artificielle est désormais un outil intégré, avec lequel il faut s’amuser. Son utilisation se divise parfois en deux camps. D’un côté, ceux qui l’utilisent pour atteindre un niveau de « craft » exceptionnel. De l’autre, ceux qui assument son côté « cheap » pour produire plus vite. Cette dualité soulève un paradoxe inédit dans la production et de nouvelles questions stratégiques : « Ça va bientôt poser des questions d’audience et de ciblage. Est-ce que mes clients veulent du show ? Est-ce que le côté un peu bas de gamme les dérange ? Néanmoins, chez POP, nous refusons de laisser place à la médiocrité et préférons une grande maîtrise de l’IA pour des résultats parfaits. Le débat de l’authenticité ne doit pas se poser en termes d’outils…
En réaction à cette omniprésence, on observe également une tendance inverse : le retour au « fait main » et au modélisme. Des projets comme le logo de la firme Apple, fait en studio sans CGI et qui a inspiré le nouveau design d’iOS, ou la campagne Leroy Merlin, sont de parfaits exemples de cette volonté de montrer que l’IA est volontairement « nulle part », valorisant ainsi l’effort et la matérialité.
4. Le pouvoir des mots : quand la typographie devient l’identité
Un autre mouvement de fond pour 2026 est le retour en force du nom et de la typographie au centre de l’identité de marque. Le mot comme un design à part entière. Le champ créatif se polarise entre « l’essentialisme » fonctionnel, illustré par le logo clinique d’OpenAI par exemple, et le « maximalisme sensoriel » de marques comme GF Smith. Mais cette transition n’est pas sans risque, car les enjeux économiques sont énormes. Oui car chaque point de part de marché compte et une évolution trop radicale risque de malmener la reconnaissance de la marque. Les échecs récents de Cracker Barrel et Jaguar, contraints de faire marche arrière après avoir sous-estimé l’attachement de leurs clients à leurs logos historiques, sont des exemples éloquents.
En conclusion, l’année 2026 sera définie par une tension fondamentale entre deux forces : d’un côté, l’industrialisation massive de l’image par l’IA ; de l’autre, une revalorisation profonde du geste humain, du défaut et de la matière. Ce jeu de forces ne s’annule pas, il s’organise, forçant les créatifs à faire des choix de plus en plus affirmés. Alors que les images deviennent infinies, la question ne sera plus seulement de savoir si elles sont belles, mais d’où elles viennent et ce qu’elles prouvent encore de notre humanité.


